Mai 03 | Sommaire | Lecture | Psaume | Epître | Evangile | Nous écrire |
4ème dimanche de Pâques
Evangile
Suite du saint Évangile de
notre Seigneur Jésus disait aux Juifs : « Je suis le bon pasteur[1], le vrai berger. Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis[2]. Le berger mercenaire[3], lui, n'est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s'il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s'enfuit ; le loup[4] s'en empare et les disperse[5]. Ce berger n'est qu'un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui[6]. Moi, je suis le bon pasteur : je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent[7], comme le Père me connaît, et que je connais le Père[8] ; et je donne ma vie pour mes brebis[9]. J'ai encore d'autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie[10] : celles-là aussi il faut que je les conduise[11]. Elles écouteront ma voix[12] : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur[13]. Le Père m'aime parce que je donne ma vie pour la reprendre ensuite. Personne n'a pu me l'enlever ; je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j'ai reçu de mon Père.[14] » Textes liturgiques © AELF, Paris [1] Les traditions juives, sans doute parce que David fut un jeune berger, assimilent volontiers le roi au pasteur (premier livre de Samuel, XVI 11, 19 & XVII 15). Jacob, lorsqu’il bénit Ephraïm et Manassè, les deux fils de Joseph, dit que Dieu fut son berger depuis le début de son existence (Genèse, XLVIII 15) ; Dieu est ainsi regardé comme le berger de son peuple (Psaume XXII, Psaume LXXIX 2, Psaume XCIV 7), idée que souligne le prophète Isaïe : « Comme un berger il fait paître son troupeau, de son bras il le rassemble ; il porte les agnelets dans son sein, il conduit les brebis mères » (Isaïe, XL 11). Outre David, d’autres personnages considérables de l’Ancien Testament gardèrent aussi des troupeaux, comme Abel (Genèse, IV 2) et Joseph (Genèse, XXXVII 2) ou Moïse qui « faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, prêtre de Madian » (Exode, III 1), lorsqu’il vit le buisson ardent. Le prophète Jérémie annonce aux rois de Juda qui ont failli à leur tâche (Jérémie, II 8, X 21), que Dieu donnera à son peuple de nouveaux bergers qui le paîtront avec sagesse (Jérémie, III 15 & XXIII 1-4). Le même thème est repris par les prophètes Ezéchiel (XXXIV) et Zacharie (XI 4-17). Ezéchiel annonce, contre les mauvais bergers d’Israël, que Dieu se fera lui-même le pasteur d’Israël (Ezéchiel, XXXIV 11-16), et qu’il suscitera un nouveau pasteur qui sera à tout jamais le roi du peuple choisi : « Mon serviteur David sera roi sur eux ; il y aura pour eux tous un seul berger. Ils marcheront suivant mes règles, ils observeront mes ordonnances et les exécuteront » (Ezéchiel, XXXVII 24). [2] Voilà sa passion prédite ; elle est prédite dans ses fruits, elle sera le moyen d'assurer le salut du troupeau ; elle est prédite dans son acceptation volontaire, preuve de son amour (saint Jean Chrysostome : homélie LIX sur l'évangile selon saint Jean, 3). L'amour donne toute vaillance, parce que l'amour vrai ne voit rien de dur, rien d'amer, rien de pesant, rien de mortel. Quelles armes, quelles blessures, quelles peines, quelles morts pourraient abattre un amour vrai ? L'amour est une cuirasse invulnérable, les traits viennent se briser, les glaives s'émousser contre lui ; il méprise tout péril, il se rit de la mort, et s'il est vraiment de l'amour, il sait vaincre toute autre force (saint Pierre Chrysologue : sermon XL). [3] Et que dirons-nous du mercenaire, du berger à gages ? Le Christ ne les mentionne pas parmi les bons. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le berger à gages qui n'est pas le pasteur et à qui n'appartiennent pas les brebis, voit-il venir le loup, il laisse là les brebis, il se sauve et le loup les emporte et les disperse. Le berger à gages ne joue pas le rôle d'un homme de bien. Pourtant, il est utile à quelque chose ; on ne le nommerait pas berger à gages, s'il ne recevait un salaire de son employeur. Quel est donc ce berger à gages, à la fois coupable et nécessaire ? Il y a dans l'Eglise des gens bien placés, dont l'Apôtre Paul déclare : « Tous recherchent leurs propres intérêts, non ceux de Jésus-Christ » (épître de saint Paul aux Philippiens, II 21). Qu'est-ce que cela veut dire ? Leur amour pour le Christ n'est pas désintéressé ; ce n'est pas pour Dieu qu'ils cherchent Dieu : ils poursuivent des avantages temporels, ils désirent vivement gagner de l'argent, acquérir des honneurs. Quand c'est ce qu'on aime dans les premières places et que c'est là la raison de servir Dieu, quel qu'on soit, on est un berger à gages ; on ne doit pas se mettre au nombre des fils. De ces bergers à gages, le Christ déclare : « En vérité, je vous le dis, ils ont recu leur récompense » (évangile selon saint Matthieu, V 5). Apprenez maintenant pourquoi les bergers à gages sont nécessaires. Il y a dans l'Eglise beaucoup de gens qui recherchent des avantages temporels. Pourtant, ils prêchent le Christ ; par eux la voix du Christ se fait entendre: les brebis les suivent. Ce n'est pas le berger à gages qu'elles suivent, mais la voix du pasteur à travers la sienne. Ecoutez le Seigneur lui-même définir les bergers à gages : « Les Scribes et les Pharisiens occupent la chaire de Moïse : faites donc et observez tout ce qu'ils pourront vous dire ; mais ne vous réglez pas sur leurs actes » (évangile selon saint Matthieu, XXIII 2). Ce qui revient à dire : Ecoutez la voix du pasteur qui se fait entendre par les bergers à gages. Ils sont assis sur la chaire de Moïse et enseignent la Loi de Dieu, c'est donc par eux que Dieu vous instruit. Mais s'ils voulaient vous enseigner leurs propres pensées, ne les écoutez pas, ne faites pas ce qu'ils disent. Evidemment, de tels maîtres cherchent leurs intérêts et non ceux de Jésus-Christ; pourtant, aucun berger à gages n'a osé dire au peuple du Christ : Cherche mes intérêts et non ceux de Jésus-Christ (saint Augustin : « Tractatus in Johannis evangelium », XLVI, 5-8). [4] Nous avons vu qui est le berger à gages. Et maintenant, qui est le loup, si ce n'est le démon ? Qu'est-il dit du berger à gages ? « Voit-il venir le loup, il laisse là ses brebis, il se sauve. :> C'est qu'il est berger à gages et n'a pas souci des brebis. Est donc berger à gages celui qui voit le loup et s'enfuit, qui cherche ses intérêts et non ceux de Jésus-Christ qui n'ose critiquer librement ceux qui pèchent. Eh quoi ! le loup saute au cou d'une brebis, le démon entraîne un fidèle dans l'adultère, et tu te tais, tu ne lui fais pas de reproches: berger à gages, tu as vu venir le loup et tu t'es enfui. Il répond peut-être: Non, je suis ici, je n'ai pas fui. — Tu as fui, puisque tu as gardé le silence; c'est la crainte qui t'a poussé à te taire. La crainte, c'est la fuite de l'âme. Tu es resté là physiquement, mais tu étais absent par l'esprit; ce que ne faisait pas l'Apôtre Paul, qui disait : Sans doute, je suis absent de corps, mais en esprit je suis parmi vous (Col 2, 5) [5] C'est le démon qui dans la tentation dévore les âmes, qui les dévore par l'avarice, l'orgueil, la colère, l'envie, la fourberie (...) Il fuit non pas peut-être en quittant le lieu qu'il habite, mais en se dérobant à son devoir, à l'assistance qu'il devait fournir. Les âmes périssent, et il est content parce qu'il a su conserver quelques avantages temporels (saint Grégoire le Grand : homélie XIV sur les péricopes évangéliques). [6] Il faut donc s'attacher au pasteur, éviter le voleur, et supporter le mercenaire : car le mercenaire est utile tant qu'il n'est pas en face du loup (saint Augustin : sermon CXXXVII 12). [7] « Connaître » est une relation réciproque qui signifie l'unité profonde de deux personnes dans l'amour. La Bible utilise ce mot pour désigner l'union conjugale. Entendre et connaître qui se correspondent, concernent la personne tout entière. Le dynamisme de la connaissance pousse à l'union d'amour qui n'est possible que dans l'engagement au service de l'être connu. La notion biblique de connaissance implique en effet toujours une activité. La connaissance du bon pasteur se traduit de manières diverses : il recherche les brebis qu’il « appelle par leur nom » (évangile selon saint Jean, X 3), il prend soin d'elles (évangile selon saint Jean, X 13), bien plus, il leur donne la vie en sacrifiant sa propre vie (évangile selon saint Jean, X 11). De leur côté, les brebis connaissent leur pasteur, car distinguant et entendant son appel, elles suivent le pasteur (évangile selon saint Jean, X 3-5). La connaissance qui unit Jésus avec les siens a donc nettement les propriétés que possède dans 1’Ancien Testament, la connaissance mutuelle de Yahvé et de son peuple. En la personne du bon pasteur, la connaissance de Yahvé qui comprend, se soucie et choisit (Exode, II 25 ; Amos, III 2 ; psaumes I 6, XXXVII 18, CXXXIX 1-3) devient une présence nouvelle et active. La connaissance de Dieu qu'avaient les hommes pieux de l'Ancienne Alliance, répondant de façon intelligente et active à l'appel de Yahvé, s'accomplit dans la réponse des disciples à l'appel de Jésus. Cette connaissance crée entre Jésus et les siens une communion indissoluble dont elle est en même temps l'expression vivante. Cette communion se fonde en définitive sur l'oblation de la vie du pasteur qui est présentée comme son seul trait caractéristique : « Je donne ma vie pour les brebis » (évangile selon saint Jean, X 15). [8] La communion intime de Jésus avec le Père entraîne son rôle de bon pasteur qui conduit le troupeau. Jésus manifeste sa connaissance du Père en acceptant et en accomplissant la mission que celui-ci lui confie. La connaissance du Père par le Fils et du Fils par le Père se manifeste toujours par l'attention aimante du connaissant pour le connu, qui crée et approfondit l'unité. Par l'oblation de sa vie, Jésus montre sa connaissance du Père et des siens ; il répond à la volonté du Père en même temps qu’il appelle au salut. [9] La mort devient le pasteur de ceux qui n’aiment que la vie présente dans laquelle on ne se repaît que d’ombres vaines. Leur pasteur c’est encore le démon qui a introduit la mort dans le monde (saint Augustin : commentaire du psaume XLVIII). [10] Contrairement à ce qu’un vain peuple pourrait penser, ces autres brebis « qui ne sont pas de cette bergerie », ne sont pas d’un autre monde mais d’un autre temps. L’activité du pasteur ne s'élargit pas à d’autres mondes mais à d’autres époques. Autrement dit, Jésus agit en deux périodes différentes. Dans la première période, la vie terrestre de Jésus, rattachée à un lieu, le rôle essentiel du pasteur est alors de mener les brebis hors de l'enclos. Dans la deuxième période, la vie glorieuse de Jésus, le rôle essentiel du pasteur, par la médiation de l’Eglise, est de conduire des brebis venues de partout. Plus que du rassemblement des Juifs et des Gentils dans l'unique Eglise du Christ (évangile selon saint Jean, XI 52 ; épître de saint Paul aux Ephésiens, II 11-22), saint Jean semble ici être occupé de la perspective proprement historique de la mission : le groupe des apôtres et des disciples s'élargiera pour former la communauté croyante (évangile selon saint Jean, XVII 9.20). Les premières brebis sont celles que Jésus appela durant sa vie terrestre, les autres brebis sont celles qui arrivent à la foi après sa glorification. [11] A l'idée de conduire répond ici celle d'entendre. Conduire correspond à la situation modifiée. Jésus appelle dans l’Eglise non plus immédiatement mais par d'autres, et il demeure cependant le guide des siens. Ces derniers ne peuvent plus le suivre directement, mais ils continuent à entendre sa voix, car sa parole se fait entendre dans l’Eglise. [12] « Ecouter » qui signifie beaucoup plus que la sirnple audition de la parole, est l'attitude fondamentale du croyant en face du Christ. L'homme doit être ouvert, disposé à recevoir dans les paroles du Christ la Parole même, le Christ : « Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle » (évangile selon saint Jean, V 24). Ecouter signifie croire, croire en la Parole, au Verbe Incarné. Puisque le Verbe Incarné est Vie, celui qui l’écoute reçoit la vie : « les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui auront entendu vivront » (évangile selon saint Jean, V 25). Encore que tous les hommes ne saisissent pas l'occasion, les temps sont arrivés où entendent les sourds (évangile selon saint Matthieu, XI 5) dont le Seigneur a ouvert les oreilles (Isaïe, L 5 ; Job, XXXVI 10). Qui entend la voix du Christ, se fait par là reconnaître comme une de ses brebis : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (évangile selon saint Jean, XVIII 37) ; « qui est de Dieu entend les paroles de Dieu » (évangile selon saint Jean, VIII 47). L’âme qui appartient à Jésus Christ entend sa voix, comprend sa parole : l’étranger n’entend pas. L’étranger et le fidèle peuvent se trouver à l’égard de la même parole de l’Evangile dans une même situation, ils peuvent ne pas la comprendre. Le fidèle dit : « Je sais que cette parole est bonne, encore que je ne la comprenne pas » ; et parce qu’il a foi à la parole de son Maître, il pousse à la porte pour qu’on lui ouvre ; et s’il persévère, il méritera qu’on lui ouvre. L’étranger dit : « Il n’y a rien » (saint Augustin : « Tractatus in Johannis evangelium », XLV, 7). [13] Cet unique troupeau groupé sous l’unique pasteur désigne la réalité de l'unique Eglise de Jésus-Christ, non à la fin du monde mais dès après Pâques. Le principe d'unité de cet unique troupeau est l'unique pasteur, Jésus, qui a offert sa vie pour établir cette unité (épître de saint Paul aux Ephésiens, II 16). [14] En donnant sa vie pour son troupeau, le bon Pasteur obéit à un double amour : l’amour pour ses brebis, et l’amour pour son Père. Il a librement accepté d’accomplir la mission qu'il a reçue du Père : mourir pour le salut du monde. La mort du Christ n'est qu'une première étape qui conduit à la gloire et à la joie de la résurrection, non pas seulement par manière de conséquence, exigée pour l'accomplissement des prophéties, mais comme but final du plan divin : « le Père m'aime parce que je donne ma vie pour la reprendre ensuite » (X 18). Par trois fois (versets 11, 15 & 17), le Christ dit : « Je donne ma vie » (littéralement : je pose ou je dépose ma vie), pour bien souligner la spontanéité et la liberté de son sacrifice. S'il meurt pour obéir à son Père, le Fils de l'homme garde une souveraine indépendance vis-à-vis de tous les auteurs de sa mort : Judas, les chefs de la Synagogue, Pilate, les bourreaux n'exerceront sur lui d'autre contrainte que celle qu'il lui plaira de subir, et seulement quand son heure sera venuel : « Personne n'a pu me l'enlever ; je la donne de moi-même. » Ici, c’est bien l'homme qui parle, mais au titre de la vertu divine qu'il tient de son unité personnelle avec le Verbe. Le pouvoir de ressusciter est essentiellement divin, et donc identique dans les trois personnes de la Trinité. C'est pourquoi saint Luc (Actes des apôtres, II 24, III 15, IV 10) et saint Paul (épître de saint Paul aux Romains, IV 24 & VIII 11 ; deuxième épître de saint Paul aux Corinthiens, IV 14) l'attribuent au Père, et même au Saint-Esprit, tandis que saint Jean l’attribue ici au Fils. Parce que le Christ a reçu du Père la vie en plénitude (évangile selon saint Jean, V 26), et que sa puissance est identique à celle du Père (évangile selon saint Jean, X 28-30), il se ressuscitera lui-même (évangile selon saint Jean, II 19 & 22), lui qui est « la résurrection et la vie » (évangile selon saint Jean, XI 25). |