Solennité du Christ-Roi

De la royauté du Christ

Souventes fois, tout au long du Vieux Testament, nous entendons les prophètes annoncer le Messie comme un roi1, inscrit dans la légitimité de David, dont le pouvoir, surpassant les frontières d’Israël, s'étendra pour toujours à toutes les nations2. Lorsque l’archange Gabriel vint porter l’annonce à Marie, il lui affirma que le Seigneur Dieu donnera à son fils « le trône de David son père, qu'il règnera sur la Maison de Jacob, et que son règne n'aura pas de fin3. » A l'Epiphanie, les mages cherchaient le roi des Juifs qui vient de naître4. Lors de son entrée solennelle à Jérusalem, au jour des Rameaux, Jésus fut acclamé comme le « roi d’Israël et le fils de David5. » Jésus lui-même, annonçant le jugement dernier, se montra sous la figure du roi.

Assurément descendant de David6, Jésus peut revendiquer cette royauté terrestre que lui accordent volontiers beaucoup de ses contemporains, mais en se proclamant plus sage que Salomon7 et plus grand qu’Abraham8, Jésus appuie sa royauté sur les titres, à la fois plus forts et plus touchants, qui résultent de sa divinité unie à son humanité.

Certes, le Seigneur Jésus est roi parce qu'il est Dieu, idée que l'on trouve plus de cinquante fois dans 1'Ancien Testament, mais la royauté particulière du Christ tient surtout en ce qu'il s'est fait homme pour sauver les hommes par son sacrifice : « Lui qui subsistant en forme de Dieu, n'a pas estimé comme une usurpation d’être égal à Dieu, mais il s'est anéanti, prenant forme d'esclave, devenant semblable aux hommes ; et par son aspect reconnu pour un homme, il s'est abaissé devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur une croix ! C'est pourquoi Dieu l'a souverainement exalté et l'a gratifié du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu 'au nom de Jésus tout genou plie, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue proclame que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père9. »

Nul ne s’étonnera donc que le titre de royal du Christ soit aussi le motif de sa condamnation que Pilate fit inscrire sur la Croix10. Contrairement à ce que laissent supposer certaines traductions sollicitées des Ecritures, Jésus ne récuse pas son titre royal devant Pilate, bien au contraire, il le hausse jusqu’à sa juste valeur : « Mon royaume à moi n’est pas de ce monde11. »

Cependant la logique de cette royauté veut que le Roi se fasse de ce monde et s’y sacrifie pour que ceux qui sont de ce monde puissent devenir du monde divin. La royauté du Christ implique nécessairement sa passion et sa mort, comme cela est nettement manifesté au jour de son baptême dans le Jourdain.

Il est convenu de considérer qu'au sortir des eaux du Jourdain, Jésus a reçu l’onction ; en effet, descendant dans le fleuve, Jésus, loin de se présenter au baptême de pénitence pour y déposer symboliquement ses péchés, lui qui est sans péché, chargea symboliquement sur ses épaules les péchés des hommes qu'il venait racheter par son sacrifice. La voix du Père et le Saint-Esprit ne manifestent pas que Jésus est le Messie mais, parce que Jésus vient de s’affirmer le Messie en se chargeant des péchés, ils lui confèrent comme l’onction royale. Jean-Baptiste ne s'y trompa pas, puisqu'il désigna désormais Jésus comme « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde12. » Quelques jours plus tard, lorsque Nathanaël répond à l’appel de Jésus, il lui dit : « Maître, c’est toi le Fils de Dieu, le roi d’Israël13 » ; en considérant la profession de foi de Nathanaël, on voit bien les caractéristiques de la personnalité du Messie : il est le Maître par excellence qui révèle la vérité de Dieu, parce qu’il est le Fils de Dieu, c’est-à-dire qu’il est singulièrement uni à Dieu et envoyé par Dieu, ce qui l’habilite à recevoir le titre de roi d’Israël.

Le Baptême du Jourdain fut donc l’onction royale de Jésus, mais « que revenait-il au roi des siècles de devenir le roi des hommes ? Il est devenu roi d'Israël, non pour exiger le tribut, mais pour conduire les âmes, pour procurer les intérêts éternels, pour mener aux royaume des cieux ceux qui croient, espèrent et aiment. Si le Fils de Dieu, égal à son Père, le Verbe par qui toutes choses ont été faites, a voulu devenir le roi d'Israël, c’est en lui une condescendance et non une élévation. Celui qui a accepté d'être appelé sur terre le roi des Juifs est appelé dans le ciel le maître des anges.14 »

Ainsi, nous proclamons que Jésus est notre roi parce nous proclamons d’abord qu'il est notre sauveur et saint Augustin de souligner : « Le mot de roi vient de régir ; celui-là est vraiment roi qui donne la rectitude aux âmes. Il n'y avait plus de rectitude chez les hommes : ils aimaient le pouvoir pour eux-mêmes ; ils s’aimaient eux-mêmes ; ils aimaient leurs actions mauvaises ; ils voulaient non que leur volonté fût soumise à La volonté divine, mais que la volonté divine fût soumise à leurs passions ; et ils s'irritaient contre Dieu quand sa volonté était en opposition avec la leur, et ils accusaient La conduite de Dieu. Et Jésus, dont le sceptre est un sceptre de droiture, redresse les volontés en les gouvernant. Il est vraiment prêtre en nous sanctifiant, il est vraiment roi en nous gouvernant.15 »

Selon ce que Jésus répondit à Pilate16, il est bien roi, mais son royaume n’est pas de ce monde, il ne l'a pas reçu des hommes et il s'élève au-dessus des pouvoirs de la terre ; son but n'est pas fait de ses intérêts passagers pour lesquels sont établis les royaumes de la terre. Cependant, si le royaume de Jésus n'est pas de ce monde, il est tout de même dans ce monde, puisqu'il a reçu toute puissance au ciel et sur la terre.

Pourquoi donc le Verbe s’est-il fait chair17, et a-t-il habité parmi nous, sinon pour régner ? Le démon ne s’y est pas trompé qui, dans la dernière des trois tentations, au sortir du jeûne au désert, lui a proposé « tous les royaumes du monde et leur gloire18. » Le démon qui avait bien compris le but de l’Incarnation, le redoutait comme sa perte, mais ceci étant, aveuglé par son orgueil incommensurable, il croyait pouvoir faire que le Christ changerait le moyen de son règne, c’est-à-dire renoncerait à sa passion et sa croix19. Il suffit de suivre Jésus à travers sa vie publique pour voir que sous d’autres formes20, le démon lui proposera d’avoir la royauté sans la Croix ; n’est-ce pas l’ultime tentation lors de la sainte Agonie du Mont des Oliviers ?

Or, ce n’est que la Passion et la Croix qui restaure la royauté divine sur le monde. Et ce n’est qu’en passant par la Passion et la Croix que nous arrivons jusqu’à la gloire de la Résurrection, comme nous l’avons fait lors de notre Baptême. Il n’a échappé à personne que l'eau est à la fois mort et vie : laissée à elle-même, l’eau emporte tout dans la mort, et elle peut être, dans les mains de Dieu, un instrument de châtiment, comme le montre l'Ecriture au jour du Déluge ; mais l’eau, fécondée par le Saint-Esprit, peut être, entre les mains de Dieu, une bénédiction qui donne la vie et purifie, comme le montre l'Ecriture au jour du passage de la mer Rouge ; la même eau peut être salvatrice pour les bons et meurtrière pour les mauvais : lorsque la mer Rouge sauve les Juifs (figure des baptisés libérés de l’esclavage du démon), elle engloutit les armées égyptiennes (figure du démon qui tient l’homme en esclavage par le péché originel). Ainsi, l'eau baptismale libère, purifie, régénère et sauve ceux qui sont fidèles aux promesses de leur Baptême, tandis qu'elle engloutit ceux qui sont infidèles aux promesses de leur Baptême.

C’est encore par la Passion et par la Croix, en célébrant le saint sacrifice de la messe, que nous sommes associés à la louange parfaite du grand prêtre éternel.

Plutôt que de décliner les raisons pour lesquelles le Christ règne sur l’univers, et plutôt que de stigmatiser les impies laïcistes qui refusent la royauté sociale de Notre Seigneur, il serait sans doute aujourd’hui plus profitable au règne de Dieu de nous interroger ainsi : le Christ est-il réellement mon roi ?

Jésus est réellement notre roi quand notre intelligence veut s'enrichir des vérités qu'il nous a révélées, quand notre volonté veut se faire observante des commandements qu'il nous a donnés, quand notre vie veut recourir aux secours qu'il nous a préparés.

« Je reconnais, ô mon Seigneur Jésus, ces trois titres légitimes de votre puissance et autorité sur moi : celui de votre naissance qui me rend vôtre par nature ; celui de la donation du Père qui me rend vôtre par autorité à laquelle je suis primitivement ; et celui de votre vouloir par lequel vous voulez que je sois vôtre, et vous daignez en prier le Père éternel et me demander à lui. J’accepte ce vouloir, ô Jésus, je ratifie cette prière, je confirme cette possession légitime si je la puis confirmer et si je puis y ajouter quelque chose par mon élection propre, je veux être tout vôtre (...) Je me plais, ô Jésus, en cette servitude envers vous, je la veux rendre ferme, immuable et solide autant qu’il m’est possible ; je veux que ces liens qui me lient à vous soient multipliés autant que faire se peut ; car ces liens me plaisent et je rends grâce au Père céleste de ce qu’il daigne les multiplier sur moi21. »

Il appartient à chaque fidèle, en cette fête du Christ-Roi, de renouveler sa consécration et celle du genre humain, en utilisant la formule prévue par Pie XI. Il convient que ceux qui disent cette prière, se conforment, autant qu'ils le peuvent, au texte en désirant 1'humilité de la contrition et la grâce de l'adoration, de sorte qu'ils apprennent du Christ à aimer avec lui ceux dont ils demandent la rédemption. Aimer avec le Christ, c'est s'offrir avec lui pour le salut du monde.

Pendant le temps de l'Avent qui commencera dimanche prochain, nous prierons pour que le règne de Dieu arrive ; daigne le Seigneur prendre possession de nos cœurs et y régner puisque nous avons le désir d’appliquer notre intelligence aux vérités de la foi, de soumettre notre vie à l'observance de ses commandements et d’enrichir notre âme des secours de sa grâce. Pour que son règne arrive, pour que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel, offrons-lui le bien que nous ferons et le mal que nous souffrirons, offrons-lui nos résolutions et nos efforts, offrons-lui nos pénitences et nos mortifications.


1 Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient vers toi : il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un âne tout jeune. Ce roi fera disparaître d'Ephraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat, il brisera l'arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s'étendra d'une mer à l'autre, et de l'Euphrate à l'autre bout du pays (Zacharie, IX 9-10).

2 Un rameau sortira de la souche de Jessé père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l'esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas d'après les apparences, il ne tranchera pas d'après ce qu'il entend dire. Il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture en faveur des pauvres du pays. Comme un bâton, sa parole frappera le pays, le souffle de ses lèvres fera mourir le méchant. Justice est la ceinture de ses hanches ; fidélité, le baudrier de ses reins. Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l'ourse auront même pâturage. Leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère l'enfant étendra la main. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur ma montagne sainte, car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David, sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure (Isaïe, XI 1-10).

3 « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donnera le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, il règnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin » (évangile selon saint Luc, I 30-33).

4 Jésus était né à Bethléem en Judée, aux jours du roi Hérode. Or, voici que des mages venus d'Orient se présentèrent à Jérusalem, en disant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile au Levant et nous sommes venus nous prosterner devant lui » (évangile selon saint Matthieu, II 1-2).

5 Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » (évangile selon saint Matthieu, XXI 8-9).

Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux! » (évangile selon saint Marc, XI 9-10).

Déjà Jésus arrivait à la descente du mont des Oliviers quand toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus : « Béni soit celui qui vient, lui, notre Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » (évangile selon saint Luc, XIX 36-38).

Et ils poussaient des cris : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, et le roi d’Israël ! » (évangile selon saint Jean, XII 13).

6 Evangile selon saint Matthieu, I 1-17 ; évangile selon saint Luc, III 23-38.

7 « La reine de Saba se lèvera, lors du Jugement, avec les hommes de cette génération, et elle les condamnera, parce qu’elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon ; et il y a ici plus que Salomon ! » (évangile selon saint Luc, XI 31 ; évangile selon saint Matthieu, XII 42).

8 « Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour à moi ; et il l’a vu et il s’est réjoui (...) En vérité, en vérité, je vous le dis : Avant qu’Abraham parut, Moi Je Suis » (évangile selon saint Jean, VIII 56 & 58).

9 Epître de saint Paul aux Philippiens, II 6-11.

10 Pilate avait rédigé un écriteau qu'il fit placer sur la croix, avec cette inscription : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. » Comme on avait crucifié Jésus dans un endroit proche de la ville, beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, qui était libellé en hébreu, en latin et en grec. Alors les prêtres des Juifs dirent à Pilate : « Il ne fallait pas écrire : Roi des Juifs ; il fallait écrire : cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs. Pilate répondit : Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit » (évangile selon saint Jean, XIX 19-22).

Au-dessus de sa tête on inscrivit le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs » (évangile selon saint Matthieu, XXVII 38).

11 Evangile selon saint Jean, XVIII 36.

12 Evangile selon saint Jean, I 29.

13 Evangile selon saint Jean, I 49.

14 Saint Augustin : « Tractatus in Johannes evangelium », LI 4).

15 Saint Augustin : commentaire du Psaume XLIV, 17.

16 Evangile selon saint Jean, XVIII 33-37.

17 Evangile selon saint Jean, I 14.

18 Evangile selon saint Matthieu, III 8-9 ; évangile selon saint Luc, IV 5-7.

19 Le démon sentait que cet homme venait le combattre ; mais à quoi bon combattre, s’il pouvait lui donner les royaumes de la terre ? Il n’y mettait qu’une condition, c’est qu’il reconnût sa suprématie. Notre Seigneur et Sauveur veut régner en effet . Il veut que toutes les nations lui soient soumises, mais pour être soumises à la vérité, à la justice et à toutes les autres vertus ; il veut régner par la justice et il ne veut point recevoir sans labeur son royaume d’un maître à qui il sera soumis. Il veut régner afin de conduire les âmes au service et à l’adoration de Dieu (Origène : homélie XXX sur l’évangile selon saint Luc).

20 Evangile selon saint Jean, VI 15.

21 Bérulle : dans les œuvres de piété, XC, « Souveraineté de Jésus. »

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